Lettre ouverte à Thierry Magnier

Cher Thierry,

Nous nous sommes connus sur le terrain d’un dispositif Ville Lecture, celui de la ville d’Aubagne, en tout point exemplaire et porteur d’une éthique, d’une philosophie de la lecture publique comme vecteur de citoyenneté, d’émancipation, d’imaginaire et de rêve dans lequel vous vous inscriviez pleinement.
Mais c’est au membre sociétaire du SCELF (Société civile des éditeurs de langue française), que je tenais à m’adresser autant par respect et admiration pour l’œuvre d’éditeur que parce que vous avez toujours été porteur d’un militantisme de la lecture publique.
Il convient de préciser les missions du SCELF. Cette nouvelle société de perception de droits qui réunit plus de 300 éditeurs (parmi lesquels Albin Michel, Actes sud, Dargaud, Denoël, Dupuis, L’école des loisirs, Editis, Fayard, Flammarion, Gallimard, Grasset, Hachette, Robert Laffont, Mercure de France, Minuit, Payot & Rivages, P.O.L, le Rouergue, le Seuil et la Table ronde) a récemment adressé un courrier aux maires de France concernant les droits d'auteurs dus au titre des lectures publiques.
Considérant que la lecture publique, fut-elle partielle, est un acte de représentation, il s'agit rien moins que d’obtenir, préalablement à toute lecture, l’autorisation des éditeurs, qui sont cessionnaires des droits des auteurs qu’ils publient et enfin et surtout de percevoir les droits d’auteurs dus au titre des lectures publiques, sous la menace –implicite– de sanctions pénales.
Cette mesure va sanctionner les bibliothèques et ce qu’il reste des dispositifs hors les murs de lecture publique. Tendanciellement pénalisées par la baisse des budgets des collectivités territoriales notamment, les bibliothèques seront dans l’incapacité de s’acquitter des sommes qui leur seront exigées au titre de leurs fréquentes séances d’heures du conte, de lectures à voix haute dans les différents lieux de petite enfance, en maison de retraite, dans les centres sociaux et de loisirs, dans ou hors les murs de nos établissements. Elles ne pourront décemment pas plus attendre l’autorisation d’un ayant droit pour faire la lecture d’un album ou d’un conte.
Or que constatent les professionnels de la lecture publique ? Un décrochage massif avec la littérature à peu près au moment de l’entrée au collège, époque où cessent précisément les lectures à voix haute en classe. La lecture partagée est un moment fort d’échanges et d’émotions, elle est un outil d’inclusion sociale, de compréhension du monde. La lecture à voix haute de beaux textes est surtout le dernier outil de médiation et d’animation culturelle entre les mains des petites bibliothèques qui n’ont aucun moyen ou presque. Or celles-ci s’acquittent déjà de nombreux droits à destination des auteurs et éditeurs, droit de prêt, sofia, agessa, sacem, etc.
Est-il besoin de rappeler que nous sommes les plus actifs des promoteurs de la lecture pour tous, d’une littérature exigeante, engagée, que les éditions Thierry Magnier incarnent si bien.
L’association des bibliothécaires français (ABF) rencontrera prochainement la SCELF pour se faire le porteur des inquiétudes soulevées par ce dispositif.

J’espère vivement, en fin connaisseur et ardent défenseur que vous êtes de la cause lecture publique, de son importance dans une société de l’information où les bibliothèques incarnent à présent un des derniers lieux non marchands, de mixité sociale, d’accès aux savoirs, aux arts et à la littérature, que vous défendrez une exception culturelle pour les bibliothèques qui ont tant besoin d’être soutenues et de nouveau promues comme vecteurs de transformation sociale.
Cette idée se trouve actuellement soutenue par le rapport pour avis sur la lecture publique de la Commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale, où la rapporteuse marie-George Buffet fait le constat d’équipements « insuffisamment dotés et peu mis en avant » et préconise de « donner une ambition politique et une visibilité publique à la lecture (…) de la remettre dans la vie publique ».

Espérant sincèrement votre soutien,
Thibaut Canuti,
Conservateur, directeur d’établissement.